la balade de ZERØ à l'infini

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St Kylda

                                

VOYAGE DE ZERO A St KILDA – juin 2019

 

( Article rédigé par Ph Babo, équipier sur Zero, en été 2019 )

 

 

 

Vendredi 21 juin

 

Nous nous envolons pour Glasgow. La canicule commence à Paris en ce premier jour d’été.

Avec le réchauffement climatique, les pays du Septentrion seront le prochain Eldorado touristique. Profitons-en pendant que nous y sommes encore (à peu près) seuls.

Arrivée le soir même à Oban, le principal port d’accès aux Hébrides, où nous attend le Zéro. L’équipage se compose de : Thierry Harel ; Henri Sandrin, son bras droit, venu l’épauler directement du Beaujolais, qui a cependant plus l’habitude de labourer la terre que la mer ; David et Floriane Abiteboul, deux navigateur/trice marseillais aguerris et redoutablement efficaces (avec eux Thierry peut dormir sur ses deux oreilles même par avis de tempête) ; l’oncle des précédents, Philippe Babo, très médiocre marin, qui fait cependant de lents progrès (c’est son 3è voyage sur le Zéro, après les Lofoten et le mont Athos) et est en partie là pour des raisons… littéraires (voir infra) ; sa fille Mathilde, enfin, novice complète, qui mettra quelques jours à s’amariner, moyennant quelques moments difficiles, mais prêtera main forte à ses cousins aux moments opportuns.

 

 

 

Certains rêvent d’aller dévorer un fish & chips dans un pub cosy, mais Thierry a la tête ailleurs et nous emmène faire les courses à l’hyper du coin, à la sortie de la ville, jusqu’à 22h00. On se contentera d’un plat de pâtes avant de se coucher. Car il ne s’agit pas de traîner : nous disposons d’une « fenêtre de tir » de 8 jours, pas un de plus, pour atteindre le Graal des passionnés des Highlands & Islands écossais : l’archipel de St Kilda, qui surgit de l’océan (en général au milieu des plus effroyables tempêtes de l’Atlantique Nord) à 70 km à l’ouest des Hébrides extérieures, et fascine depuis plusieurs siècles les hommes de la « Terre Ferme ». Il faut dire qu’il y a de quoi : une communauté de quelques centaines d’hommes et de femmes a vécu sur ces îles perdues pendant mille ans (de récentes recherches indiquent que son installation serait en fait encore plus ancienne) en se nourrissant des oiseaux chassés sur leurs immenses falaises, jusqu’à l’évacuation de ses derniers représentants, dépossédés de leur culture par les contacts de plus en plus fréquents avec la civilisation moderne, en 1930. Lointains sujets du laird de Skye, les St Kildans vécurent pendant longtemps en quasi-autarcie, en dehors des lois en vigueur dans le reste du Royaume Uni, formant une micro-société communiste primitive : « Si cette île n’est pas l’Eutopia recherchée depuis si longtemps, » écrivait un voyageur en 1819, « où se trouve-t-elle ? Où est le pays qui n’a ni soldats, ni monnaie, ni lois, ni médecine, ni vie politique, ni impôts ? Ce pays est St Kilda. »

 

 

 

Atteindre St Kilda est un rêve caressé depuis longtemps par Thierry, et aussi par Philippe, qui a traduit en 1992 le seul livre qui existait à l’époque sur le sujet, The Life and Death of St Kilda, de Tom Steel (Saint Kilda, l’île hors du monde), pour un petit éditeur/agence de trekkings, Peuples du Monde, à défaut d’avoir réussi à le caser dans la fameuse collection de Jean Malaurie, Terre Humaine, car « trop journalistique ». T. Steel était en effet un journaliste, mais depuis, plusieurs livres d’ethnologues sont parus sur le sujet – et ont un peu démystifié les St Kildans, qui n’étaient ni des bêtes curieuses, ni de perpétuelles victimes du monde extérieur, et dont le mode de vie présentait en fait certaines similitudes avec celui des habitants d’autres îles voisines de Lewis, Harris et Uist (la chasse aux oiseaux sur les rochers par exemple).

Philippe avait failli à l’époque faire le voyage de St Kilda, en mai 1992, à l’occasion d’un reportage de Thalassa FR3, diffusé 3 mois plus tard, (presque) en même temps que la parution du livre. C’était alors très compliqué ; l’archipel, où une base militaire avait été installée, n’était accessible que sur autorisation. Il existait bien un « Club St Kilda », mais il était réservé aux happy few, et la plupart des rares visiteurs étaient les bénévoles travaillant à la restauration des anciennes maisons, et quelques naturalistes. Depuis, les restrictions ont été levées. La base est toujours là, mais ses fonctions sont réduites aux communications, et, après la fin de travaux en cours, elle se fondra complètement dans le paysage. Quant au Club St Kilda, peut désormais être membre toute personne passant plus de 24 h sur l’île.

Mais revenons à nos moutons, que l’on n’aperçoit guère depuis le port d’Oban, protégé des vents par la masse imposante de l’île de Mull.

 

 

 

 

Samedi 22 juin : Oban-Mallaig

 

Les vents, parlons-en. Il faudra en tenir compte pour atteindre le plus vite possible les Hébrides extérieures, et de là, St Kilda. Doit-on passer à l’ouest ou à l’est de Skye ? Dans le premier cas, il faudra filer droit vers un détroit au sud d’Uist, la plus méridionale des Hébrides. Dans le second, il faudra couper en plein milieu de ces dernières entre Harris (la partie sud de Lewis) et « North Uist », après avoir contourné par le nord Skye. Thierry et David scrutent la météo, et lèvent l’ancre, remettant à plus tard la décision : il faut de toute façon passer d’abord, cap au nord-ouest, par le Sound of Mull, qui sépare l’île du même nom de la pointe sud des Highlands (le Morvern), quitte à louvoyer. C’est au débouché du bras de mer qu’il faudra se décider.

Ils optent finalement pour la route à l’est de Skye, au vu des prévisions météo, et donc pour un cap initial au nord-est, le long de la côte des Highlands. Le soir, nous trouvons un mouillage dans une anse – sur une mer d’huile – non loin d’Arisaig, au sud de Mallaig, à l’entrée du détroit séparant Skye de la « terre ferme ».

 

 

 

Dimanche 23 juin : Mallaig-Kileakin

 

2eme jour de navigation. Nous atteignons à la mi journée Kyleakin, en face de Kyle de Lochasch, bourg portuaire disgracieux (serrant la côte de Skye, nous sommes passés sans le savoir peu de temps auparavant au large du fameux château d’Eilean Donan, l’un plus visités d’Ecosse avec son pont à trois arches !)

Nous discutons avec un chauffeur de car après avoir débarqué avec l’annexe sur la plage de galets de Kyleakin – et nous le retrouvons un quart d’heure plus tard au pub du coin, en kilt !

 

Nous mouillons le soir dans le port, dans l‘Inner Sound.

 

 

 

Lundi 24 juin Kileakin-Leverburgh

 

Nous doublons la pointe nord de Skye, et mettons le cap plein ouest à midi, vers les Hébrides extérieures. Nous atterrissons à Leverburgh, petit « port » sur le Sound of Harris, unique passage praticable vers l’Atlantique, séparant l’île du même nom de North Uist, au sud. C’est le bout du monde, un site idéal pour un film d’avant-garde slovène ou finlandais des années70.

 

 

Le bourg se résume à une station de sauvetage en mer, une baraque à frites, un abribus, un restaurant – et une gigantesque casse de ferrailleur, remplie de carcasses de voitures. Longue séance photo de David au volant d’une berline à laquelle il manque juste le toit…

 

Il fait un temps de cochon, la nuit tombe bientôt, et nous trouvons refuge dans le restaurant, havre cosy posé au milieu de nulle part. Il n’y a pas une maison à la ronde, les collines sinistres qui entourent le site sont nues et désolées, et pourtant la salle à manger est pleine à craquer. D’où sortent tous ces gens ? Et on ne sait pas trop comment le serveur, un Italien, est arrivé là.

 

 

 

Mardi 25 juin : Leverburgh- St Kilda 

 

Nous levons l’ancre sans tarder le lendemain matin, 70 km de traversée nous attendent. Cap à l’ouest, légèrement au nord-ouest. La météo nous est favorable. Nous laissons au sud les îles de Pabbay et Berneray, cailloux anciennement peuplés aujourd’hui totalement abandonnés dont on se demande comment ils ont pu être jadis le théâtre de batailles rangées entre différents clans écossais (c’est notre manuel hydrographique qui le dit !).

Nous scruterons l’horizon une bonne partie de la journée, attendant de voir surgir de l’océan les falaises d’Hirta, l’île principale de St Kilda. Il faudra attendre jusque vers 15h00 pour voir nos vœux exaucés, quand se dissiperont les brumes et apparaîtront au loin les murailles de roc sous le soleil.

 

 

 

 

St Kilda surgit au-dessus de la mer (à droite Boreray, à gauche, Stac Lee, gigantesque « dent » jaillissant des flots).

 

 

 

 

Nous entrons dans « Village Bay », le port naturel d’Hirta. Mais nous ne sommes pas seuls : un 2-mâts navire-école s’y trouve déjà à l’ancre, et il sera rejoint le lendemain matin par un paquebot d’un tour operator canadien spécialisé dans les explorations arctiques, dont les zodiacs noirs assureront des va-et-vient toute la matinée dans le port pour débarquer leurs passagers.

 

 

 

 

 

Gagnant la jetée avec l’annexe, nous sommes accueillis par le warden du National Trust (une warden, en l’occurrence, en cet été 2019, accompagnée de son mari) qui nous souhaite la bienvenue avec une amabilité toute britannique.

Nous visitons l’église, où les livres de psaumes du 19è siècle sont encore en place. Thierry nous gratifie d’un petit sermon depuis la chaire.

 

 

 

 

Les St Kildans furent frappés à la fin du 19è siècle par deux calamités (parmi d’autres) : le tetanos infantis, qui infecta pendant plusieurs décennies l’onguent utilisé par la sage-femme présente sur l’île, et qui, en prélevant un lourd tribut sur plusieurs générations, compromit considérablement le renouvellement de la population ; et… l’ « Eglise Libre d’Ecosse », secte ultra-rigoriste dont un représentant, un certain John Mackay, fut envoyé pour leur malheur sur leur île pendant presque un quart de siècle, de 1865 à 1889 ; le sinistre pasteur les obligeait à assister à 3 offices chaque dimanche et leur interdisait toute distraction. Ces deux fléaux minèrent la capacité de survie de la communauté et précipitèrent son départ.

Nous gravissons les pentes d’Hirta, le long de la route tracée par les militaires après-guerre pour atteindre la station radio installée sur le point culminant de l’île.

 

Nous passons par Main Street, l’ancienne rue principale du village (la seule, en fait), bordée par les maisons offertes par un riche bienfaiteur de la terre ferme aux St Kildans dans les années 1860, en remplacement des « maisons noires » dépourvues de fenêtres dans lesquelles ils s’entassaient jusque là avec leur animaux. Six d’entre elles ont été restaurées ces dernières années.

 

Les hommes du village réunissaient chaque matin le « parlement » de l’île dans la Grand Rue pour répartir les tâches de la journée et prendre les décisions relatives à la vie de la communauté. Les palabres étaient parfois si longues qu’ils pouvaient y passer la journée (photo G.W. Wilson, coll. T. Steel, extrait de T. Steel, St Kilda, l’île hors du monde, Peuples du Monde 1992).

 

 

 

 

 

En gravissant la pente, nous voyons tout autour de nous des dizaines de cleits encore intacts – ces petits abris en pierre où les habitants stockaient le produit de leurs chasses aux oiseaux.

 

 

 

 

L’ascension dure environ trois quarts d’heure. Nous avons bientôt une vue panoramique sur l’ensemble du site : la base militaire est visible à droite, au bord de l’eau (des travaux y sont en cours, pour la rendre la plus discrète possible). A gauche, on distingue sur les pentes les clôtures remontant à la nuit des temps, à l’intérieur desquelles les habitants retenaient leur bétail.

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous atteignons le col depuis lequel nous avons une vue plongeante sur l’autre côté de l’île, resté depuis toujours inhabité. Nous sommes au bout du monde : hormis un îlot situé au large, 300 km plus à l’ouest, et revendiqué par la Grande-Bretagne, Rockall, nous nous tenons sur la dernière terre avant le Groenland !

 

 

 

 

Le lendemain, nous levons l’ancre à regret en début de matinée. Nous ne devons pas perdre de temps, devant être à Oban dans 3 jours. Nous laissons à bâbord les falaises couvertes d’oiseaux.

 

De gauche à droite : les dantesques Stac Lee et Stac an Armin, et l’île de Boreray, utilisée comme pâturages l’été. Les St Kildans escaladaient à main nue les stacs pour y chasser les oiseaux. Un voyageur les a décrits en ces termes en 1879 : « S’il s ’était agi de l’antre de démons, ces îles n’auraient pu paraître plus terrifiantes, et si nous n’en avions pas entendu parler avant notre venue, nous aurions pu penser, eussent-elles été habitées, qu’elles l’étaient par des monstres. »

 

 

 

 

 

Stac Lee, avec, à l’arrière-plan à droite, Stac an Armin (photo allposters.com).

 

 

Mercredi 26 juin : St Kilda-Barra

 

5 eme jour ; départ et retour, cap sur le Sound of Barra, qui sépare l’île du même nom d’Uist, au nord. Il s’agit d’une des Hébrides les plus méridionales. Nous y mouillons le soir, à l’abri des vents. Vers le sud, s’étend un chapelet d’îles, à perte de vue. Quand on croit qu’il n’y en a plus, il y en a encore !

 

 

 

Jeudi 27 juin : Barra-Iona

 

6 eme jour : escale pour déjeuner à Coll and Tiree, et nous gardons le cap au sud-est, pour passer au sud de Mull avant de rallier Oban. Grand soleil : nous mettons en panne et en profitons pour nous baigner en pleine mer (14° !).

 

 

 

 

Philippe, le littérateur de l’expédition en pleine lecture, s’abrite du soleil avec un krama cambodgien.

Philippe, le littérateur de l’expédition en pleine lecture, s’abrite du soleil avec un krama cambodgien.

 

Mouillage le soir à Iona, petite île dont l’importance historique est inversement proportionnelle à sa taille. Un lieu magique où souffle l’esprit, d’où l’on aimerait ne jamais repartir.

C’est là qu’un moine irlandais, Colomba, fonda en 563 un monastère qu’il transforma bientôt en lieu de propagation de la foi chrétienne en Ecosse et dans le Nord de l’Angleterre. C’est là, aussi, que le fameux Livre de Kells conservé aujourd’hui à Dublin aurait été écrit peu avant 800. Ses successeurs, dans les siècles suivants, essaimèrent en France, Belgique et Suisse pour y fonder d’autres monastères.

 

 

 

 

 

 

Nous croisons à 20 h 00 trois ados anglais en maillot de bain sortant de l’eau (on n’est pourtant par 56° 20’ N ! – ce n’est pas St Tropez !) et nous promenons avant le dîner dans les ruines de l’île. Une abbatiale, au-dessus du village, abrite une communauté de laïcs venant ici se ressourcer. Le port est bordé d’adorables cottages dotés chacun d’un jardin descendant jusqu’à l’eau. Trois hôtels au confort douillet, éminemment british, avec feu de cheminée, fauteuils en cuir, tea and scones, attendent les visiteurs.

 

 

Vendredi 28 juin : Iona-Oban

 

Retour le long de la côte sud de Mull, puis Oban.

 

 

 

Samedi 29 juin :  Oban-Glasgow-Paris

 

Nous atterrissons à Paris. Fin de la canicule en France.

 



09/02/2020
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